9 janv. 2016

Un rétroviseur trop embué?

[Aranyaprathet, Thaïlande, 1994]

Mes amis thaïlandais avaient maintes fois tenté de me convaincre d’aller voir ce voyant extra-lucide – si extraordinaire ! - dans un petit village, non loin d’Aranyaprathet. J’avais toujours refusé pour des raisons religieuses*. Face à l’insistance de mes amis, je posai mes conditions : «-OK, je veux bien aller voir votre fameux devin, mais au lieu de me dire mon avenir...
je veux qu’il me dise mon passé!».  Non seulement cet exercice me permettrait très facilement de vérifier les talents extra-lucides de ce voyant, mais en plus j’étais très sincèrement intéressé de savoir ce qu’il pourrait voir de mon passé : serait-il capable d’identifier des moments de ma vie, même anodins et que j’aurais oubliés voire refoulés, et qui furent malgré tout déterminants dans mon orientation; ou bien verrait-il simplement les grands événements les plus mémorables de mon existence?
Nous partîmes donc pour quelque 15 kilomètres de pleine campagne avant d’arriver au petit temple où officiait ce bonze voyant.  Mais celui-ci était déjà occupé avec un couple de villageois aux visages inquiets. La scène à laquelle j’assistai alors me fascina :
l’homme et la femme, après moult génuflexions et salutations face au bonze assis en tailleur sur un petit piédestal, expliquèrent l’objet de leur consultation: « -Voilà, depuis quelque temps rien ne va plus chez nous, untel est tombé malade, puis untel, des disputes, on perd de l’argent,...». Le bonze, les yeux fermés, resta un instant silencieux puis lança: «-Avez-vous tel arbre sacré dans votre jardin? ». Ce fut la seule et unique question qu’il posa et la seule phrase qu’il prononça. A partir de là, le couple, constatant qu’il y avait en effet un des ces arbres dans leur jardin, partit dans une litanie de plaintes vis-à-vis de leurs voisins, qui - en effet! - déposaient leurs ordures au pied de cet arbre,ne respectant donc pas sa sacralité, etc. Il ne faisait aucun doute chez eux que le bonze avait trouvé la cause de tous leurs maux. Ils se prosternèrent donc devant le devin avec respect et reconnaissance avant de déposer leur obole. J’étais stupéfait de voir comme ces gens avaient su construire, par eux-mêmes, toute une histoire sur la seule base d’une simple question du bonze.

Je me promis alors de ne rien dire et de rien faire d’autre que d’écouter le bonze lorsque viendrait mon tour.  A cet instant, je me plaçai face à lui et après les salutations d’usage, lui fis part de mon désir de ne l’entendre que sur mon passé et rien d’autre. Il ouvrit les yeux pour me fixer du regard, manifestement surpris par ma requête. Puis il referma les yeux, resta silencieux un instant avant de se prononcer :«-Vous avez été militaire… » [NB. J’avais les cheveux coupé  très court ce jour-là] «-Euh, oui, comme tous les français de mon âge…». Nouveau silence, puis : « -Vous étiez marin... » « -Euh, non, en fait, j’étais dans l’armée de l’air… ». Le bonze, les sourcils froncés: « - Mais je vous vois dans une bataille navale… » « -Ah? Pourtant je n’ai jamais été dans une bataille navale…». Nouveau long silence «-Et bien alors, c’était dans votre vie antérieure…»
Je saluai aussitôt, mais poliment, le devin et le laissai…à ses devinettes.

Épilogue. Certes, en repensant à cet échange, je me dis que peut-être il avait "vu" la scène terrible du massacre sur le Tonle Sap dont j’avais été témoin lors de ma mission précédente (voir billet Le massacre de Chong Kneas). La vue de multiples corps flottant sur l’eau pourrait en effet être interprétée comme une scène de bataille navale, après tout?  Le mystère reste donc entier, et chacun tirera ce qu’il veut de ce petit récit de tranche de vie…
       
* La raison pour laquelle un chrétien n’est pas censé aller voir un voyant n’a rien à voir avec une espèce de règle de plus dans un lourd arsenal d’"interdits". C’est simplement contradictoire avec le principe même de la foi; celle-ci étant l’expression de la confiance du croyant en un Dieu bienveillant, la consultation d’un voyant motivée par des craintes face à l’avenir est donc l'expression d'un manque de foi.

Période : UNHCR Roving Protection Officer, Aranyaprathet, 1994.

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